Mélancolie, carpe diem et poésie

Florilège

Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon cœur
D'une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
 

 

Chanson d'automne       Paul VERLAINE   (1844-1896)

Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte Deçà, delà, Pareil à la Feuille morte.
Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte Deçà, delà, Pareil à la Feuille morte.

Veillée d’Avril 

 

Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort.

Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves,

Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves,

Je tords mon cœur pour qu’il s’égoutte en rimes d’or.

 

Et voilà qu’à songer me revient un accord,

Un air bête d’antan, et sans bruit tu te lèves

Ô menuet, toujours plus gai, des heures brèves

Où j’étais simple et pur, et doux, croyant encor.

 

Et j’ai posé ma plume. Et je fouille ma vie

D’innocence et d’amour pour jamais défleurie,

Et je reste longtemps, sur ma page accoudé,

 

Perdu dans le pourquoi des choses de la terre,

Écoutant vaguement dans la nuit solitaire

Le roulement impur d’un vieux fiacre attardé.

 

Premiers poèmes -  Jules LAFORGUE (1860-1887)

Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves
Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves

La maison du berger.

 

Elle me dit : «  Je suis l’impassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;

Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

A côté des fournis les populations ;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J’ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère, et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations.

 

Avant vous j’étais belle et toujours parfumée,

J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,

Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,

Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.

Après vous, traversant l’espace ou tout s’élance,

J’irai seule et sereine, en un chaste silence,

Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers.

 

Les destinées. Alfred de Vigny. 1797/1863

Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre, Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre, Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville ; 

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ?

 

Ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits ! 

Pour un cœur qui s'ennuie,

Ô le chant de la pluie !

 

Il pleure sans raison

Dans ce cœur qui s'écœure.

Quoi ! nulle trahison ?...

Ce deuil est sans raison.

 

C'est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon cœur a tant de peine !

 

Romances sans paroles - Paul Verlaine - 1844-1896

Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville

Dictes moy ou, n'en quel pays,
Est Flora, la belle Rommaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruyt on maine
Dessus riviere ou sus estan,
Qui beaulté ot trop plus qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan ?

Ou est la très sage Helloïs,
Pour qui chastré fut et puis moyne
Pierre Esbaillart à Saint Denis ?
Pour son amour ot ceste essoyne.
Semblablement, ou est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust geté en ung sac en Saine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La royne Blanche comme lis
Qui chantoit à voix de seraine,
Berte au grand pié, Bietris, Alis,
Haremburgis, qui tint le Maine,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Qu'Englois brulerent a Rouan ;
Ou sont-ilz, ou, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Prince, n'enquerez de sepmaine
Ou elles sont, ne de cest an,
Qu'a ce reffrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d'antan ?

 

Ballade des dames du temps jadis,   François Villon (1431- 1463)

Mais où sont les neiges d'antan ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Consolation à Monsieur Du Périer  sur la mort de sa fille. 

 

Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle,

Et les tristes discours

Que te met en l'esprit l'amitié paternelle

L'augmenteront toujours !

 

Le malheur de ta fille au tombeau descendue

Par un commun trépas,

Est-ce quelque dédale où ta raison perdue

Ne se retrouve pas ?

 

Je sais de quels appas son enfance était pleine,

Et n'ai pas entrepris,

Injurieux ami, de soulager ta peine

Avecque son mépris.

 

Mais elle était du monde, où les plus belles choses

Ont le pire destin,

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin.

 

Puis quand ainsi serait, que selon ta prière,

Elle aurait obtenu

D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,

Qu'en fut-il advenu ?

 

Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste

Elle eut plus d'accueil ?

Ou qu'elle eut moins senti la poussière funeste

Et les vers du cercueil ?

 

Non, non, mon Du Périer, aussitôt que la Parque

Ôte l'âme du corps,

L'âge s'évanouit au-deçà de la barque ,

Et ne suit point les morts.

 

Tithon n'a plus les ans qui le firent cigale :

Et Pluton aujourd'hui,

Sans égard du passé les mérites égale

D'Archémore et de lui.

 

Ne te lasse donc plus d'inutiles complaintes :

Mais songe à l'avenir,

Aime une ombre comme ombre, et de cendres éteintes,

Éteins le souvenir.

 

C'est bien je le confesse, une juste coutume,

Que le cœur affligé

Par le canal des yeux vidant son amertume

Cherche d'être allégé.

 

Même quand il advient que la tombe sépare

Ce que Nature a joint,

Celui qui ne s'émeut pas à l'âme d'un Barbare,

Ou n'en a du tout point.

 

Mais d'être inconsolable, et dedans sa mémoire

Enfermer un ennui,

N'est-ce pas se haïr pour acquérir la gloire

De bien aimer autrui ? 

 

François de Malherbe 1555-1628

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin.
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin.

Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots ...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

 

Stéphane MALLARME (1842-1898)  

Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieux
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieux

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant,

Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :

« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

 

Lors vous n’aurez servante oyant  telle nouvelle,

Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

 

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,

Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

 

Regrettant mon amour et votre fier dédain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie

 

Sonnets pour Hélène, II, 43, 1578 - Pierre de Ronsard 

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie

Parfois, lorsque tout dort, je m'assieds plein de joie
Sous le dôme étoilé qui sur nos fronts flamboie ; 
J'écoute si d'en haut il tombe quelque bruit ; 
Et l'heure vainement me frappe de son aile 
Quand je contemple, ému, cette fête éternelle 
Que le ciel rayonnant donne au monde la nuit.

Souvent alors j'ai cru que ces soleils de flamme 
Dans ce monde endormi n'échauffaient que mon âme ; 
Qu'à les comprendre seul j'étais prédestiné ; 
Que j'étais, moi, vaine ombre obscure et taciturne, 
Le roi mystérieux de la pompe nocturne ; 
Que le ciel pour moi seul s'était illuminé !

Novembre 1829.  Victor Hugo - Les feuilles d’automne 

Souvent alors j'ai cru que ces soleils de flamme  Dans ce monde endormi n'échauffaient que mon âme
Souvent alors j'ai cru que ces soleils de flamme Dans ce monde endormi n'échauffaient que mon âme

Gaspard Hauser chante :

 

Je suis venu, calme orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles,

Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m'ont pas trouvé malin.

 

A vingt ans un trouble nouveau

Sous le nom d'amoureuses flammes

M'a fait trouver belles les femmes :

Elles ne m'ont pas trouvé beau.

 

Bien que sans patrie et sans roi

Et très brave ne l'étant guère,

J'ai voulu mourir à la guerre :

La mort n'a pas voulu de moi.

 

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu'est-ce que je fais en ce monde ?

O vous tous, ma peine est profonde :

Priez pour le pauvre Gaspard !

 

Recueil : Sagesse -Paul VERLAINE (1844-1896) 

Priez pour le pauvre Gaspard !
Priez pour le pauvre Gaspard !

Le sommeil du condor

 

Par-delà l'escalier des roides Cordillères,

Par-delà les brouillards hantés des aigles noirs,

Plus haut que les sommets creusés en entonnoirs

Où bout le flux sanglant des laves familières,

L'envergure pendante et rouge par endroits,

Le vaste Oiseau, tout plein d'une morne indolence,

Regarde l'Amérique et l'espace en silence,

Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids.

La nuit roule de l'est, où les pampas sauvages

Sous les monts étagés s'élargissent sans fin ;

Elle endort le Chili, les villes, les rivages,

Et la mer Pacifique, et l'horizon divin ;

Du continent muet elle s'est emparée :

Des sables aux coteaux, des gorges aux versants,

De cime en cime, elle enfle, en tourbillons croissants,

Le lourd débordement de sa haute marée.

Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier,

Baigné d'une lueur qui saigne sur la neige,

Il attend cette mer sinistre qui l'assiège :

Elle arrive, déferle, et le couvre en entier

Dans l'abîme sans fond la Croix australe allume

Sur les côtes du ciel son phare constellé.

Il râle de plaisir, il agite sa plume,

Il érige son cou musculeux et pelé,

Il s'enlève en fouettant l'âpre neige des Andes,

Dans un cri rauque il monte où n'atteint pas le vent,

Et, loin du globe noir, loin de l'astre vivant,

Il dort dans l'air glacé, les ailes toutes grandes.

 

Leconte de Lisle (1818-1894)

Il attend cette mer sinistre qui l'assiège : Elle arrive, déferle, et le couvre en entier
Il attend cette mer sinistre qui l'assiège : Elle arrive, déferle, et le couvre en entier

L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
Frisonne; au fond du bois la clairière apparaît ;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants ?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;
L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.

Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez ! faites envie,
O couples qui passez sous le vert coudrier.
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d'amour, on l'emploie à prier.

Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d'un toit noir dessine une chaumière;
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;
L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Aimez-vous ! c'est le mois où les fraises sont mûres.
L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prières des morts aux baisers des vivants.

 

« Crépuscule » Les Contemplations II (1856) - Victor Hugo 

au fond du bois la clairière apparaît ; Les arbres sont profonds et les branches sont noires
au fond du bois la clairière apparaît ; Les arbres sont profonds et les branches sont noires

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