Fantaisie et poésie

Complainte du Petit Cheval Blanc

 

Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait donc du courage !

C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.

 

Il n'y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage.

Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.

 

Mais toujours il était content, menant les gars du village,

A travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.

 

Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage.

C'est alors qu'il était content, eux derrière et lui devant.

 

Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il était si sage,

Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.

 

Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc du courage !

Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.

 

Paul FORT  1872-1960 

C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.

Ma bohème

 

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;

Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

 

Mon unique culotte avait un large trou.

- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

 

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

 

 Poésies  -  Arthur RIMBAUD (1854-1891)  

je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Les voleurs d'enfants

Presque nue et soudain sortie
D'un piège de boue et d'orties,
La bohémienne, pour le compte
Du cirque, vole un fils de comte.

Tandis que la mère appelle,
Folle, debout sur l'allée,
L'enfant, en haut d'une échelle,
Au cirque apprend à voler.

On peut voler à tout âge ;
Le cirque est un cerf-volant.
Sur ses toiles, sur ses cordages,
Volent les voleurs d'enfants.

Volés, voleurs ont des ailes
La nuit derrière les talus,
Où les clameurs maternelles
Ne s'entendent même plus.

Reviens, mon chéri, mon bel ange !
Aie pitié de ma douleur !
Mais l'enfant reste sourd et mange
La bonne soupe des voleurs.

Quatre fois le sommeil lui coupe
Le cou à coups de vin amer ;
Auprès de l'assiette à soupe,
Sa tête roule dans les mers.

A voler le songe habitue.
L'enfant rêve d'une statue
Effrayante, au bord d'un chemin,
Et... qui vole avec les mains.

 

Jean COCTEAU, Opéra (1927)

et soudain sortie D'un piège de boue et d'orties
et soudain sortie D'un piège de boue et d'orties

J'suis snob 

 

J'suis snob... J'suis snob

C'est vraiment l'seul défaut que j'gobe

Ça demande des mois d'turbin

C'est une vie de galérien

Mais lorsque je sors à son bras

Je suis fier du résultat

 

J'suis snob... Foutrement snob

Tous mes amis le sont

On est snobs et c'est bon

Chemises d'organdi, chaussures de zébu

Cravate d'Italie et méchant complet vermoulu

Un rubis au doigt... de pied, pas çui-là

Les ongles tout noirs et un très joli p'tit mouchoir

J'vais au cinéma voir des films suédois

Et j'entre au bistro pour boire du whisky à gogo

J'ai pas mal au foie, personne fait plus ça

J'ai un ulcère, c'est moins banal et plus cher

 

J'suis snob... J'suis snob

J'm'appelle Patrick, mais on dit Bob

Je fais du ch'val tous les matins

Car j'ador' l'odeur du crottin

Je ne fréquente que des baronnes

Aux noms comme des trombones

J'suis snob... Excessivement snob

 

On se réunit avec les amis

Tous les vendredis, pour faire des snobisme-parties

Il y a du coca, on déteste ça

Et du camembert qu'on mange à la petite cuiller

Mon appartement est vraiment charmant

J'me chauffe au diamant, on n'peut rien rêver d'plus fumant

J'avais la télé, mais ça m'ennuyait

Je l'ai r'tournée... d'l'aut' côté c'est passionnant

 

J'suis snob... J'suis snob

J'suis ravagé par ce microbe

J'ai des accidents en Jaguar

Je passe le mois d'aout au plumard

C'est dans les p'tits détails comme ça

Que l'on est snob ou pas

J'suis snob... Encor plus snob que tout à l'heure

Et quand je serai mort

J'veux un suaire de chez Dior!

  

Boris Vian 1955 

Je fais du ch'val tous les matins
Je fais du ch'val tous les matins

En sortant de l'école

En sortant de l'école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré
Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés
Au-dessus de la mer
nous avons rencontré
la lune et les étoiles
sur un bateau à voiles
partant pour le Japon
et les trois mousquetaires
des cinq doigts de la main
tournant ma manivelle
d'un petit sous-marin
plongeant au fond des mers
pour chercher des oursins

Revenant sur la terre
nous avons rencontré
sur la voie de chemin de fer
une maison qui fuyait
fuyait tout autour de la Terre
fuyait tout autour de la mer
fuyait devant l'hiver
qui voulait l'attraper
Mais nous sur notre chemin de fer
on s'est mis à rouler
rouler derrière l'hiver
et on l'a écrasé
et la maison s'est arrêtée
et le printemps nous a salués
C'était lui le garde-barrière
et il nous a bien remerciés
et toutes les fleurs de toute la terre
soudain se sont mises à pousser
pousser à tort et à travers
sur la voie du chemin de fer
qui ne voulait plus avancer
de peur de les abîmer
Alors on est revenu à pied
à pied tout autour de la terre
à pied tout autour de la mer
tout autour du soleil
de la lune et des étoiles
A pied à cheval en voiture
et en bateau à voiles.
 
Jacques Prévert (1900 – 1977)

 

nous avons rencontré un grand chemin de fer qui nous a emmenés tout autour de la terre
nous avons rencontré un grand chemin de fer qui nous a emmenés tout autour de la terre

Il pleut, il pleut, bergère

 

Il pleut, il pleut, bergère, 
Presse tes blancs moutons, 
Allons sous ma chaumière, 
Bergère, vite, allons. 
J'entends sur le feuillage 
L'eau qui tombe à grand bruit ; 
Voici, voici l'orage, 
Voici l'éclair qui luit.

Bonsoir, bonsoir, ma mère, 
Ma sœur Anne, bonsoir ! 
J'amène ma bergère 
Près de nous pour ce soir. 
Va te sécher, ma mie, 
Auprès de nos tisons. 
Soeur, fais-lui compagnie ; 
Entrez, petits moutons.

Soupons: prends cette chaise, 
Tu seras près de moi ;
Ce flambeau de mélèze 
Brûlera devant toi : 
Goûte de ce laitage ; 
Mais tu ne manges pas ? 
Tu te sens de l'orage ; 
Il a lassé tes pas.

Eh bien, voici ta couche ; 
Dors-y jusques au jour ; 
Laisse-moi sur ta bouche 
Prendre un baiser d'amour. 
Ne rougis pas, bergère : 
Ma mère et moi, demain, 
Nous irons chez ton père 
Lui demander ta main.

 

Fabre d’Églantine 1750 - 1794

Il pleut, il pleut, bergère, Presse tes blancs moutons
Il pleut, il pleut, bergère, Presse tes blancs moutons


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