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La poésie argumentative

Poésie et arguments

Hymne de l’automne  (1555)

Euterpe, muse de la poésie lyrique, s'adresse au poète.

« Tu seras du vulgaire appelé frénétique, 

Insensé, furieux, farouche, fantastique, 

Maussade, malplaisant, car le peuple médit 

De celui qui de mœurs aux siennes contredit. 

Mais courage, Ronsard ! les plus doctes poètes, 

Les Sibylles, Devins, Augures et Prophètes, 

Hués, sifflés, moqués des peuples ont été, 

Et toutefois, Ronsard, ils disaient vérité. 

N'espère d'amasser de grands biens en ce monde : 

Une forêt, un pré, une montagne, une onde 

Sera ton héritage, et seras plus heureux 

Que ceux qui vont cachant tant de trésors chez eux. 

Tu n'auras point de peur qu'un Roi, de sa tempête, 

Te vienne en moins d'un jour escarbouiller la tête 

Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coi, 

Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toi. » 

Ainsi disait la nymphe, et de là je vins être 

Disciple de Dorat, qui longtemps fut mon maître ; 

M'apprit la poésie, et me montra comment 

On doit feindre et cacher les fables proprement, 

Et à bien déguiser la vérité des choses 

D'un fabuleux manteau dont elles sont encloses. 

J'appris en son école à immortaliser 

Les hommes que je veux célébrer et priser, 

Leur donnant de mes biens, ainsi que je te donne 

Pour présent immortel l'Hymne de cet automne. 

 

Pierre de RONSARD

Une forêt, un pré, une montagne, une onde
Une forêt, un pré, une montagne, une onde


Nuit de Sine

Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.
Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne
À peine. Pas même la chanson de nourrice.
Qu'il nous berce, le silence rythmé.
Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons
Battre le pouls profond de l'Afrique dans la brume des villages perdus.

Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale
Voici que s'assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes
Dodelinent de la tête comme l'enfant sur le dos de sa mère
Voici que les pieds des danseurs s'alourdissent ; que s'alourdit la langue des chœurs alternés.

C'est l'heure des étoiles et de la Nuit qui songe
S'accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.
Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles ?
Dedans, le foyer s'éteint dans l'intimité d'odeurs âcres et douces.

Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les Ancêtres comme les parents, les enfants au lit.  
Écoutons la voix des Anciens d'Elissa. Comme nous exilés  
Ils n'ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal. 

Que j'écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d'âmes propices  
Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant  
Que je respire l'odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j'apprenne à  
Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.

 

 Chants d'ombre,  Léopold Sedar Senghor, © éd. du Seuil (1945).

Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale
Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale

Siffle avec les oiseaux (extrait)

[…]

Des inventions magiques,
Des connexions magiques,
Je vends même le vent, des arguments magiques,
Et j’achète le temps, petits robots magiques.

[…]

 © Dominique Marcel Fache 2008

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J’analyse le poème, mot à mot, dans mon manuel « Un poète vous explique comment il utilise les procédés littéraires »

 

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Un poète explique les procédés littéraires

L'albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage.

Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

  

Les fleurs du mal. Charles Baudelaire        1821-1867

vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage. Le navire glissant sur les gouffres amers.
vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage. Le navire glissant sur les gouffres amers.


Le poète en des jours impies

Le poète en des jours impies

Vient préparer des jours meilleurs.

Il est l'homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C'est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Dans sa main, où tout peut tenir,

Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue,

Comme une torche qu'il secoue,

Faire flamboyer l'avenir !

 

Il voit, quand les peuples végètent !

Ses rêves, toujours pleins d'amour,

Sont faits des ombres que lui jettent

Les choses qui seront un jour.

On le raille. Qu'importe ! il pense.

Plus d'une âme inscrit en silence

Ce que la foule n'entend pas.

Il plaint ses contempteurs frivoles ;

Et maint faux sage à ses paroles

Rit tout haut et songe tout bas !

 

Peuples ! écoutez le poète !

Écoutez le rêveur sacré !

Dans votre nuit, sans lui complète,

Lui seul a le front éclairé.

Des temps futurs perçant les ombres,

Lui seul distingue en leurs flancs sombres

Le germe qui n'est pas éclos.

Homme, il est doux comme une femme.

Dieu parle à voix basse à son âme

Comme aux forêts et comme aux flots.

 

Les Rayons et les ombres - 1840 -  Victor Hugo

Dieu parle à voix basse à son âme Comme aux forêts et comme aux flots
Parle à voix basse à son âme Comme aux forêts et comme aux flots

C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude

Le jour naît, le combat continue à grand bruit ; 

La pâle nuit revient, ils combattent ; l'aurore

Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.

Nul repos. Seulement, vers le troisième soir, 

Sous un arbre, en causant, ils sont allés s'asseoir ; 

Puis ont recommencé.

 

Le vieux Gérard dans Vienne

Attend depuis trois jours que son enfant revienne. 

Il envoie un devin regarder sur les tours ; 

Le devin dit : Seigneur, ils combattent toujours.

 Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage

Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage. 

Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés,

Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés, 

Et passent, au milieu des ronces remuées, 

Comme deux tourbillons et comme deux nuées.

 

 O chocs affreux ! terreur ! tumulte étincelant!

Mais enfin Olivier saisit au corps Roland, 

Qui de son propre sang en combattant s'abreuve, 

Et jette d'un revers Durandal dans le fleuve.

 - C'est mon tour maintenant, et je vais envoyer

Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier.

 Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne.

 C'est, après Durandal, le seul qui vous convienne.

 Mon père le lui prit alors qu'il le défit.

 Acceptez-le.

 Roland sourit. - Il me suffit

De ce bâton. - Il dit, et déracine un chêne.

Sire Olivier arrache un orme dans la plaine 

Et jette son épée, et Roland, plein d'ennui, 

L'attaque. Il n'aimait pas qu'on vînt faire après lui 

Les générosités qu'il avait déjà faites.

Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes. 

Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,  

A grands coups de troncs d'arbre, ainsi que des géants.

 

 Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe. 

Tout à coup Olivier, aigle aux yeux de colombe, 

S'arrête et dit :

- Roland, nous n'en finirons point. 

Tant qu'il nous restera quelque tronçon au poing, 

Nous lutterons ainsi que lions et panthères.

 Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères ? 

Ecoute, j'ai ma sœur, la belle Aude au bras blanc, 

Epouse-la.

 Pardieu ! Je veux bien, dit Roland.

 Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude.

C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude.

 

Victor Hugo, La légende des siècles. 1859

Il me suffit de ce bâton. - Il dit, et déracine un chêne
Il me suffit de ce bâton. - Il dit, et déracine un chêne

Le philosophe Scythe

Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,

Se proposant de suivre une plus douce vie,

Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux

Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,

Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.

Son bonheur consistait aux beautés d'un Jardin.

Le Scythe l'y trouva, qui la serpe à la main,

De ses arbres à fruit retranchait l'inutile,

Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,

Corrigeant partout la Nature,

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda :

Pourquoi cette ruine. Était-il d'homme sage

De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?

Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;

Laissez agir la faux du temps :

Ils iront aussi tôt border le noir rivage.

- J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant,

Le reste en profite d'autant.

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,

Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;

Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abatis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles,

Il tronque son Verger contre toute raison,

Sans observer temps ni saison,

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

Un indiscret Stoïcien :

Celui-ci retranche de l'âme

Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.

Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ;

Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

 

Fables - Jean de La Fontaine, (1621-1695)  

Son bonheur consistait aux beautés d'un Jardin.
Son bonheur consistait aux beautés d'un Jardin.

Les Animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Âne vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de LA FONTAINE   (1621-1695)

L'Âne vint à son tour et dit : J'ai souvenance Qu'en un pré de Moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre
L'Âne vint à son tour et dit : J'ai souvenance Qu'en un pré de Moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre

Panem et Circenses

Du pain et des jeux

et le peuple sera content,

il suivra aveuglément

les lois des seigneurs dieux.

 

Le peuple est-il content ?

Assurément,

il ne montre pas ses dents,

il aurait honte,

elles sont pourries.

 

Du pain il en a partout,

sous toutes ses formes,

pour tous les goûts.

Souvent même, il n’est plus à ses goûts

et il faut en faire des cendres

qui rempliront les déserts

au lieu de les nourrir.

 

Juvénal -  An 100 (environ).

Du pain et des jeux de cirque
Des jeux de cirque

Les Antiquités de Rome

Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps, qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tibre seul, qui vers la mer s’enfuit,

Reste de Rome. Ô mondaine inconstance !
Ce qui est ferme est par le temps détruit,
Et ce qui fuit au temps fait résistance.
  

 

Du Bellay -1525-1560 -  

Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois, Et ces vieux murs
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois, Et ces vieux murs

La Cigale et la Fourmi

La Cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
"Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'Oût, foi d'animal,
Intérêt et principal. "
La Fourmi n'est pas prêteuse :
C'est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j'en suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant.

Jean de LA FONTAINE   (1621-1695)

Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau.
Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau.

Les Obsèques de la Lionne

La femme du Lion mourut :
Aussitôt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolations,
Qui sont surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa Province
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le Prince aux cris s'abandonna,
Et tout son antre en résonna.
Les Lions n'ont point d'autre temple.
On entendit à son exemple
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens, 
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître,
On dirait qu'un esprit anime mille corps :
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire,
Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait : la Reine avait jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
Et soutint qu'il l'avait vu rire.
La colère du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion : 
Mais ce Cerf n'avait pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit : Chétif hôte des bois
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix !
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles ; venez, Loups,
Vengez la Reine, immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes.
Le Cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs
Est passé ; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié couchée entre des fleurs,
Tout près d'ici m'est apparue,
Et je l'ai d'abord reconnue.
Ami, m'a-t-elle dit, garde, que ce convoi,
Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des larmes. 
Aux Champs Elyséens j'ai goûté mille charmes, 
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. 
Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi.
J'y prends plaisir. À peine on eut ouï la chose,
Qu'on se mit à crier : Miracle, apothéose !
Le Cerf eut un présent, bien loin d'être puni.
Amusez les Rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l'appât, vous serez leur ami.

 

Fables (1678) - Jean de La Fontaine (1621-1695)

Aussitôt chacun accourut
Aussitôt chacun accourut

Ruy Blas, Acte III, sc. 2

RUY BLAS, survenant. 

Bon appétit, messieurs ! 

Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face. 

                    Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! Voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,

L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !

Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts

Que remplir votre poche et vous enfuir après !

Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,

Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !

– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.

L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,

Tout s'en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,

Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;

En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;

Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ;

Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues

De côte, et Fernambouc, et les montagnes bleues !

Mais voyez. – du ponant jusques à l'orient,

L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.

Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme,

La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume ;

Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi

Une armée en Piémont, quoique pays ami ;

La Savoie et son duc sont pleins de précipices.

La France pour vous prendre attend des jours propices.

L'Autriche aussi vous guette. Et l'infant bavarois

Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,

Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres,

Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.

Quel remède à cela ? – l'État est indigent,

L'état est épuisé de troupes et d'argent ;

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,

Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.

Et vous osez ! ... – messieurs, en vingt ans, songez-y,

Le peuple, – j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! –

Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,

Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,

Le peuple misérable, et qu'on pressure encor,

A sué quatre cent trente millions d'or !

Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! ... –

Ah ! J'ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres, 

Vont battant le pays et brûlant la moisson.

L'escopette est braquée au coin de tout buisson.

Comme si c'était peu de la guerre des princes,

Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,

Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,

Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu !

Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;

L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'oeuvres.

Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.

L'Espagne est un égout où vient l'impureté

De toute nation. – tout seigneur à ses gages

À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.

Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.

L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit.

La nuit on assassine, et chacun crie: à l'aide !

– Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! –

La moitié de Madrid pille l'autre moitié.

Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.

Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes.

Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,

Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,

S'habillant d'une loque et s'armant de poignards.

Aussi d'un régiment toute bande se double.

Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble

Où le soldat douteux se transforme en larron.

Matalobos  a plus de troupes qu'un baron.

Un voleur fait chez lui la guerre au roi d'Espagne.

Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne

Insultent en passant la voiture du roi.

Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'effroi,

Seul, dans l'Escurial, avec les morts qu'il foule,

Courbe son front pensif sur qui l'empire croule !

– Voilà ! – l'Europe, hélas ! Écrase du talon

Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon.

L'état s'est ruiné dans ce siècle funeste,

Et vous vous disputez à qui prendra le reste !

Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,

Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez,

Expire dans cet antre où son sort se termine,

Triste comme un lion mangé par la vermine ! 

 

Ruy Blas - Victor Hugo  

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,  Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères, Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.

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