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Un amour de poèmes

Amour, harmonie, rupture et poésie

Tableaux parisiens. 

A une passante

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait. 

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, 

Une femme passa, d'une main fastueuse 

Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ; 

 

Agile et noble, avec sa jambe de statue. 

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, 

Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan, 

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. 

 

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté 

Dont le regard m'a fait soudainement renaître, 

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? 

 

Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! Jamais peut-être ! 

Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, 

Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

 

Les Fleurs du Mal -   Charles BAUDELAIRE (1821-1897)  

Les fleurs du mal

Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage,
Et la mer est amère, et l'amour est amer,
L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,
Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,
Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l'amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau
Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

 

Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

À Philis.       Pierre de Marbeuf  (1596-1645) 

Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage
Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage

Sonnet à Marie

Je vous envoie un bouquet que ma main 
Vient de trier de ces fleurs épanies ; 
Qui ne les eût à ce vêpre cueillies, 
Chutes à terre elles fussent demain. 

Cela vous soit un exemple certain 
Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries, 
En peu de temps cherront toutes flétries, 
Et, comme fleurs, périront tout soudain.

 Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame ; 
Las ! le temps, non, mais nous nous en allons, 
Et tôt serons étendus sous la lame ; 

Et des amours desquelles nous parlons, 
Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle. 
Pour c'aimez-moi cependant qu'êtes belle. 

Pierre de Ronsard -  1524-1585

Je vous envoie un bouquet
Je vous envoie un bouquet

Odelette à l'Arondelle

 

Tay toy, babillarde Arondelle,

Ou bien, je plumeray ton aile

Si je t'empongne, ou d'un couteau

Je te couperay la languette,

Qui matin sans repos caquette

Et m'estourdit tout le cerveau.

 

Je te preste ma cheminée,

Pour chanter toute la journée,

De soir, de nuict, quand tu voudras.

Mais au matin ne me reveille,

Et ne m'oste quand je sommeille

Ma Cassandre d'entre mes bras.

 

Pierre de RONSARD   (1524-1585) 

Tay toy, babillarde Arondelle
Tay toy, babillarde Mouette

Colloque sentimental

 

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux formes ont tout à l'heure passé.

 

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,

Et l'on entend à peine leurs paroles.

 

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres ont évoqué le passé.

 

- Te souvient-il de notre extase ancienne ?

- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

 

- Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?

Toujours vois-tu mon âme en rêve ? - Non.

 

Ah ! les beaux jours de bonheur indicible

Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

 

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !

- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

 

Tels ils marchaient dans les avoines folles,

Et la nuit seule entendit leurs paroles.

 

Paul VERLAINE   (1844-1896)

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Dans le vieux parc solitaire et glacé

Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécu
Pour l’odeur du grand large et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs
Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’aime pas

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts que j’ai franchies sur de la paille
Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Je t’aime pour ta sagesse qui n’est pas la mienne
Pour la santé
Je t’aime contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas
Tu crois être le doute et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi.

Je t’aime - Le Phénix  -  Paul Éluard (1895-1952)

Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête

Je vis, je meurs  :

je me brûle et me noie,

J'ai chaud extrême en endurant froidure ;

La vie m'est et trop molle et trop dure,

J'ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,

Et en plaisir maint grief tourment j'endure,

Mon bien s'en va, et à jamais il dure,

Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène

Et, quand je pense avoir plus de douleur,

Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,

Et être au haut de mon désiré heur,

Il me remet en mon premier malheur.

  

Sonnets - Louise LABÉ (1524-1566)

J'ai chaud extrême en endurant froidure ;
J'ai chaud extrême en endurant froidure ;

Clair de lune

 

Votre âme est un paysage choisi

Que vont charmant masques et bergamasques

Jouant du luth et dansant et quasi

Tristes sous leurs déguisements fantasques.

 

Tout en chantant sur le mode mineur

L'amour vainqueur et la vie opportune

Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur

Et leur chanson se mêle au clair de lune,

 

Au calme clair de lune triste et beau,

Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres

Et sangloter d'extase les jets d'eau,

Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

 

Fêtes galantes-  Paul Verlaine 1844-1895

Et sangloter d'extase les jets d'eau, les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
Et sangloter d'extase les jets d'eau

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avait déclose

Sa robe de pourpre au soleil,

A point perdu cette vesprée

Les plis de sa robe pourprée,

Et son teint au vôtre pareil.

 

Las! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place,

Las, las ses beautés laissé choir

O vraiment marâtre Nature,

Puisqu'une telle fleur ne dure

Que du matin jusques au soir !

 

Donc, si vous me croyez, mignonne

Tandis que votre âge fleuronne

En sa plus verte nouveauté,

Cueillez, cueillez votre jeunesse:

Comme à cette fleur, la vieillesse

Fera ternir votre beauté.

 

Odes-    Pierre de Ronsard 1524 - 1585 

Mignonne, allons voir si la rose
Mignonne, allons voir si la rose


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