Comprendre les arguments et les thèses implicites

L’argument implicite n’est pas présenté de manière formelle, il n’est pas imposé. L'auteur incite le lecteur à déduire par lui-même le raisonnement sous-jacent.

Lorsque le lecteur saisit l'argument implicite, il peut ressentir une certaine complicité avec l'auteur.

L’argument implicite renforce l'esthétique du texte, il évite une lourdeur explicative. 

La thèse implicite est suggérée, sous-entendue, elle est exprimée de manière nuancée. Elle laisse place à l'interprétation.

Comment déceler l'implicite dans un poème argumentatif ?

Siffle avec les oiseaux

Je vous présente un court extrait de mon travail sur le texte "Siffle avec les oiseaux", un poème de 23 vers libres. 

J’oppose deux modes de vie. Opposition soulignée par le parallélisme entre la première et la dernière strophe.  

"Sonnerie

Le réveil

D’un seul doigt les néons, les vingt-et-un degrés, vite,

Un café déjà chaud, la main câline l’eau,

  (...) 

Tu t’éveilles,

Colorie la journée,

Petits pas, grand bol d’air

[...] "

La première strophe

« Sonnerie

Le réveil »

Deux noms vagues, sans virgule, c’est la première nuisance de la journée, la sonnerie réveille en sursaut.

« D’un seul doigt les néons, les vingt-et-un degrés, vite »

Cette journée chargée commence par un long vers, un vers de treize syllabes. L’adverbe « vite » brise la douceur d’un rythme binaire.

          « Les vingt-et-un degrés »

Cette métonymie représente une température de confort, mais elle suppose une standardisation sans fantaisie, chacun profiterait dès le réveil de la même température ambiante, dans toutes les pièces.

L’article défini « les » dénote une évidence. Il semble naturel de bénéficier de tout ce confort. Mais cet article confirme l’uniformisation. L’ellipse des verbes et l’énumération nous révèlent que la journée commence sur un rythme soutenu. D’ailleurs, mon personnage a déjà besoin d’un stimulant, un café « Un café déjà chaud... ».

 

La dernière strophe

 « Tu t’éveilles »

Un verbe à la voix active, au présent de l’indicatif. Ici, il s’agit d’un réveil naturel, non imposé par une sonnerie. J’utilise le pronom personnel « tu », deuxième personne, le locuteur parle à un ami.

 

            « Colorie la journée / Petits pas, grand bol d’air »

L’activité commence sans précipitation, les vers grandissent progressivement. Mon personnage est détendu.

« Colorie » est une métaphore qui traduit l’idée d’agrémenter le programme de la journée. Je préfère « la », article, à l’adjectif possessif « ta ». Avec l’article, je pense aux autres : colorie aussi la journée des personnes qui t'entourent.

Il ne s’agit pas d’aller bien loin « petits pas », juste quelques mètres dans l’herbe fraiche.

J’oppose le « grand bol d’air » au bol de café. Quel plaisir de savourer l’air frais du petit matin à pleins poumons ! Derrière « respirer un grand bol d’air » j’écris profiter de la liberté.  

L'implicite et l'ironie

« Des inventions magiques, des connexions magiques, 

Je vends même le vent, des arguments magiques

Et j’achète le temps, petits robots magiques ».

 

Imprégnés d’une certaine insouciance, ces vers supposent mon ralliement au mode de vie proposé. Acheter, vendre : l’argent magique ! Tout s’achète, même le temps, puisqu’il suffit d’acheter des robots et des machines pour gagner du temps. Tout se vend, autour de l’expression « vendre du vent ». Je vends, j’achète : je parle à la première personne.

Cette concession va me permettre de mieux étayer la thèse, dans les strophes suivantes.

 

Le renversement argumentatif, l’ironie :

             « Ah ! La baguette magique !

            La solution magique aux tentations magiques

            Des illusions magiques, les pilules magiques

            Vite, un bonheur magique… mené à la baguette ! »

 

J’abandonne l’écriture à la première personne et je généralise « la baguette, la solution, des illusions, un bonheur ».

Je répète l’adjectif « magique », hyperbolique, qui qualifie le progrès (les inventions, les robots), la communication (les connexions), les techniques de vente (les arguments).

« Ah ! La baguette magique ! » Un fabuleux pouvoir permettrait de tout réaliser, je marque mon admiration par la phrase nominale et par les exclamations. Cependant, le second hémistiche du dernier vers, nous éclaire.

« Mené à la baguette ! » dévoile l’ironie du texte. Les conditions de vie actuelles dirigent l’homme avec autorité et rudesse. Cette cinglante baguette vient rompre l’harmonie de l’épiphore « magique ». 


Dans mon ouvrage "L'Analyse approfondie du poème, de l'élaboration à l'interprétation", je vous explique comment j’ai écrit "Siffle avec les oiseaux", mot à mot. Je vous parle de l’origine du poème et du titre,  je vous propose une lecture linéaire, nous analysons les techniques utilisées pour l’écriture des arguments et des thèses implicites. 

    

" […] Discours narratif dans la première, j’observe et je raconte dans un style coupé, sans marquer ma présence.

Discours injonctif, je donne des conseils dans la dernière strophe, l’homme devrait prendre le temps de redécouvrir les plaisirs simples (thèse soutenue). Les deuxième et troisième strophes, un discours argumentatif, vont étayer la thèse en dénonçant, dans un registre satirique, un bonheur illusoire.

Pour essayer de rallier le lecteur à mon opinion, j’adopte une argumentation indirecte, je fais appel à sa sensibilité. Je cherche à le persuader. 

[…] " 

  © Dominique Marcel Fache 


L'argumentation implicite, lecture littérale et lecture symbolique

Je vous présente un extrait de mon analyse du texte allégorique "Floraison", poème de 29 vers libres. 

 

La personnification des fleurs me permet de développer une argumentation implicite qui dénonce des travers humains.  

 

[...]  La jonquille en sanglots, cent larmes de rosée,

Son narcisse a séduit un miroir étonné.

Jacinthe au fond des bois surprend une amourette,

Dansent la capucine et la belle-de-nuit. [...]  

  

Narcisse, l’égoïste épris de son image, inflige un premier chagrin d’amour à la jonquille.

La hampe de la petite jacinthe porte une grappe de fleurs colorées et parfumées. La capucine est une plante grimpante aux fleurs jaunes, orange ou grenat. La belle-de-nuit, comme le suggère son nom, s'épanouit la nuit et referme ses pétales le jour.

Les filles s’amusent et dansent, Jacinthe surprend Capucine avec la Belle-de-nuit.

Sursaut pour retenir l’enfance, je fais allusion au refrain de la ronde enfantine « dansons la capucine ». Mais la belle-de-nuit désigne aussi une femme aux mœurs légères.

Le lexique « au fond des bois, surprend, nuit » révèle une inquiétude, les préadolescents se posent des questions.

« Jonquille » et « jacinthe » participent à la désagréable allitération en [ʒ] ; Une autre allitération, en sifflantes, devient lancinante ; elle représente les soucis, le temps des incertitudes « liseron, hortensia, s’amuse, jasmin, son, rougissent, roses, sanglots, cent, rosée, son, narcisse, séduit, jacinthe, surprend, dansent, capucine. »

Des bouquets multicolores ont remplacé les blanches fleurettes, l’innocence des premiers vers s’est estompée.

 

[...]  L’envahissant souci caresse une pensée 

Le riche bouton d’or dorlote ses racines 

Le pavot se pavane, intéressé, sournois. [...]  

 

Je joue sur la polysémie des mots soucis et pensée. Les soucis (fleurs) prolifèrent parmi les pensées (fleurs) comme les soucis (tracas) occupent la pensée (l’esprit).

Le bouton d’or se caractérise par ses fleurs jaune doré. Le pavot est une plante à fleurs larges, de couleurs variées ; certaines espèces, répandues, fournissent l'opium.

J’écris deux paronomases : le bouton d’or dorlote, le pavot se pavane. Le bouton d’or flatte ses racines familiales, ses ascendants, dans l’espoir qu’ils lui allouent quelque argent supplémentaire. Comme le suggère le champ lexical de l’argent « riche, or, intéressé », le bouton d’or est une métaphore directe qui représente un jeune héritier.

La métonymie « le pavot » remplace le vendeur de pavot ou le trafiquant de drogue qui parade sans scrupules, à la recherche de nouvelles victimes « le pavot se pavane, intéressé, sournois ».

 

[...] Piquent, les orties piquent

Le chardon sombre blesse

Tue l’amanite phalloïde

Fertiles ronceraies !

 Cruelle Dionée ! 

 

Les fleurs, les couleurs ont disparu, restent des plantes sombres et dangereuses, des adultes aux nombreux défauts.

J’abandonne les alexandrins pour mettre l’accent sur la dégradation brutale, la rime serait inopportune. 


Je vous présente maintenant de courts extraits de mon travail sur le texte "La vie, à grands pas", poème argumentatif de 16 vers libres. 

Je mène une offensive contre un individu dont le comportement m’offusque.

Il semblerait que je soutienne une thèse bien curieuse : le plus triste, c’est réussir ses études, c’est travailler et c’est se détendre !

Je cherche à aiguiser la curiosité du lecteur.

 

Voici quelques vers : 

Le plus triste dans la vie,

C’est se consacrer aux études, les réussir brillamment,

Le plus triste dans la vie,

C’est travailler assidument, mener sa carrière hardiment,

Le plus triste dans la vie,

C’est se détendre sur la plage et glisser sur la neige, insouciant

 […] 

 Dans mon ouvrage, je vous propose une lecture linéaire, nous étudions en particulier les anaphores et les parallélismes. Je vous explique comment j’écris dans un registre épidictique et dans un registre pathétique, nous étudions les arguments implicites et la thèse. 

 

[…] Je mets en relief les défauts de mon personnage. Implicitement, je lui adresse des reproches, je porte un jugement négatif sur son attitude : je le blâme.

Je commence par un superlatif, le troublant modalisateur « Le plus triste ». Je joue sur deux sens de l’adjectif polysémique « triste ». Lors d’une première lecture, je souhaite que l’on pense à « douloureux ». Mais quand le lecteur a découvert l’ensemble du poème, je préfère qu’il lui donne un sens péjoratif.

(…)  Je donne une fonction conative à mon discours.

Avec ce « vous », deuxième personne du singulier, j’abandonne les pronoms neutres et j’accuse directement mon personnage. Mais le « vous » a une portée plus large, deuxième personne du pluriel, il pourrait concerner certains lecteurs.

[…]  

  © Dominique Marcel Fache 


Quelques-unes des notions citées dans l'étude de "Siffle avec les oiseaux" :

 

Discours narratif, discours injonctif, le registre satirique, pathétique, épidictique, le blâme, l’ironie,

persuader, réfuter une thèse, étayer une thèse,  une thèse explicite, une thèse implicite, la thèse soutenue, une concession, un renversement argumentatif, arguments implicites, argumentation indirecte, argumenter, convaincre, persuader,

une suspension,
la fonction conative,
un style coupé,

une métaphore, une hyperbole, une métonymie, une synecdoque, une répétition, une énumération, un parallélisme, une apostrophe, une ellipse, une antiphrase, une antithèse, une parataxe, l’homéotéleute, une apocope, une épiphore,

une allitération, une gradation, une personnification, un paradoxe, une anaphore, une asyndète,

une consonne sifflante, une rime intérieure, une harmonie imitative, 

un rythme binaire. 

 le signifiant,
un superlatif, un modalisateur,
la polysémie,
une phrase nominale, une période, une proposition subordonnée complétive interrogative 
un présent de vérité générale, un présent intemporel, un aspect accompli,
une allitération, une assonance,
l’implicite,
une caricature. 



Les procédés littéraires et l'implicite, comprendre, analyser, écrire

Un poète vous explique comment il utilise les procédés littéraires - Edition 2018

L'Analyse approfondie du poème, de l'élaboration à l'interprétation - Edition 2022 

Un poète vous explique... les procédés littéraires

                      Tome 1         Tome 2

Analyse approfondie du poème, de l'élaboration à l'interprétation


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Découvrez les 44 textes dans mon recueil



Colorie la journée, Petits pas, grand bol d’air
Colorie la journée, Petits pas, grand bol d’air
Écoute les échos, regarde l’horizon, siffle avec les oiseaux. toi, tu verras s’il fait beau.
Écoute les échos, regarde l’horizon, siffle avec les oiseaux. toi, tu verras s’il fait beau.