Les poèmes argumentatifs

L'argumentation, thèse clairement exprimée ou thèse implicite

Sélection de poèmes argumentatifs

La vie, à grands pas

Le plus triste dans la vie,

C’est se consacrer aux études, les réussir brillamment,

Le plus triste dans la vie,

C’est travailler assidument, mener sa carrière hardiment,

Le plus triste dans la vie,

C’est se détendre sur la plage et glisser sur la neige, insouciant,

Sans jamais les avoir vus,

Sans avoir choisi le temps de les admirer,

Sans jamais les avoir entendus,

Sans avoir choisi le temps de leur parler,

Sans jamais les avoir connus,

Sans avoir choisi le temps de les aimer ;

Leur cœur vous a cherché

Mais n’a jamais trouvé,

Un jour ils disparurent, définitivement,

Les parents.

 

 ©  Dominique Marcel Fache 2008

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J’analyse le poème, mot à mot, dans mon manuel « Un poète vous explique comment il utilise les procédés littéraires »

Le plus triste dans la vie,  C’est se détendre sur la plage
Le plus triste dans la vie, C’est se détendre sur la plage

L'albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage.

Le navire glissant sur les gouffres amers.

 

A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.

 

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

 

Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

 

Les fleurs du mal. Charles Baudelaire 1821-1867

indolents compagnons de voyage.  Le navire glissant sur les gouffres amers
indolents compagnons de voyage. Le navire glissant sur les gouffres amers


Hymne de l'automne

Euterpe, muse de la poésie lyrique, s'adresse au poète.

« Tu seras du vulgaire appelé frénétique, 

Insensé, furieux, farouche, fantastique, 

Maussade, malplaisant, car le peuple médit 

De celui qui de mœurs aux siennes contredit. 

Mais courage, Ronsard ! les plus doctes poètes, 

Les Sibylles, Devins, Augures et Prophètes, 

Hués, sifflés, moqués des peuples ont été, 

Et toutefois, Ronsard, ils disaient vérité. 

N'espère d'amasser de grands biens en ce monde : 

Une forêt, un pré, une montagne, une onde 

Sera ton héritage, et seras plus heureux 

Que ceux qui vont cachant tant de trésors chez eux. 

Tu n'auras point de peur qu'un Roi, de sa tempête, 

Te vienne en moins d'un jour escarbouiller la tête 

Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coi, 

Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toi. » 

Ainsi disait la nymphe, et de là je vins être 

Disciple de Dorat, qui longtemps fut mon maître ; 

M'apprit la poésie, et me montra comment 

On doit feindre et cacher les fables proprement, 

Et à bien déguiser la vérité des choses 

D'un fabuleux manteau dont elles sont encloses. 

J'appris en son école à immortaliser 

Les hommes que je veux célébrer et priser, 

Leur donnant de mes biens, ainsi que je te donne 

Pour présent immortel l'Hymne de cet automne. 

 

Hymne de l'automne, extrait, Hymnes, RONSARD 1555

Une forêt, un pré, une montagne, une onde
Une forêt, un pré, une montagne, une onde

Siffle avec les oiseaux

Sonnerie

Le réveil

D’un seul doigt les néons, les vingt-et-un degrés, vite,

Un café déjà chaud, la main câline l’eau,

L’horizon sur écran, que dit la météo

Une embellie,

Bientôt.

 

Des inventions magiques,

Des connexions magiques,

Je vends même le vent, des arguments magiques,

Et j’achète le temps, petits robots magiques.

 

Ah ! la baguette magique !

La solution magique aux tentations magiques,

Des illusions magiques,

Les pilules magiques,

Vite, un bonheur magique…

Mené à la baguette !

 

Tu t’éveilles,

Colorie la journée,

Petits pas, grand bol d’air,

Invite la framboise, caresse la rosée,

Écoute les échos, regarde l’horizon, siffle avec les oiseaux.

Toi, tu verras s’il fait beau.

 

© Dominique Marcel Fache 2008

 

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J’analyse le poème, mot à mot, dans mon manuel

 

« Un poète vous explique comment il utilise les procédés littéraires »

 

Colorie la journée,  Petits pas, grand bol d’air
Colorie la journée, Petits pas, grand bol d’air
regarde l’horizon, siffle avec les oiseaux.  Toi, tu verras s’il fait beau.
regarde l’horizon, siffle avec les oiseaux. Toi, tu verras s’il fait beau.


Faites-moi quelque chose de beau

Le lecteur, qui cherche uniquement dans un livre à satisfaire la tendance naturelle de son esprit, demande à l’écrivain de répondre à son goût prédominant, et il qualifie invariablement de remarquable ou de bien écrit, l’ouvrage ou le passage qui plaît à son imagination idéaliste, gaie, grivoise, triste, rêveuse ou positive.

En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient :

— Consolez-moi.

— Amusez-moi.

— Attristez-moi.

— Attendrissez-moi.

— Faites-moi rêver.

— Faites-moi rire.

— Faites-moi frémir.

— Faites-moi pleurer.

— Faites-moi penser.

Seuls, quelques esprits d’élite demandent à l’artiste :

— Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra le mieux, suivant votre tempérament.

L’artiste essaie, réussit ou échoue.

(…)

Donc, après les écoles littéraires qui ont voulu nous donner une vision déformée, surhumaine, poétique, attendrissante, charmante ou superbe de la vie, est venue une école réaliste ou naturaliste qui a prétendu nous montrer la vérité, rien que la vérité et toute la vérité.

Il faut admettre avec un égal intérêt ces théories d’art si différentes et juger les œuvres qu’elles produisent, uniquement au point de vue de leur valeur artistique en acceptant a priori les idées générales d’où elles sont nées.

Contester le droit d’un écrivain de faire une œuvre poétique ou une œuvre réaliste, c’est vouloir le forcer à modifier son tempérament, récuser son originalité, ne pas lui permettre de se servir de l’œil et de l’intelligence que la nature lui a donnés.

Lui reprocher de voir les choses belles ou laides, petites ou épiques, gracieuses ou sinistres, c’est lui reprocher d’être conformé de telle ou telle façon et de ne pas avoir une vision concordant avec la nôtre.

Laissons-le libre de comprendre, d’observer, de concevoir comme il lui plaira, pourvu qu’il soit artiste.

[…]

 

Guy de Maupassant, « Le roman », préface à Pierre et Jean (1888)

Consolez-moi, amusez-moi, attristez-moi, faites-moi rêver, faites-moi penser, faites-moi quelque chose de beau
Consolez-moi, amusez-moi, attristez-moi, faites-moi rêver, faites-moi penser, faites-moi quelque chose de beau

Les Obsèques de la Lionne

La femme du Lion mourut :

Aussitôt chacun accourut

Pour s'acquitter envers le Prince

De certains compliments de consolations,

Qui sont surcroît d'affliction.

Il fit avertir sa Province

Que les obsèques se feraient

Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient

Pour régler la cérémonie,

Et pour placer la compagnie.

Jugez si chacun s'y trouva.

Le Prince aux cris s'abandonna,

Et tout son antre en résonna.

Les Lions n'ont point d'autre temple.

On entendit à son exemple

Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.

Je définis la cour un pays où les gens,

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu'il plaît au Prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,

Tâchent au moins de le paraître,

Peuple caméléon, peuple singe du maître,

On dirait qu'un esprit anime mille corps :

C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.

Pour revenir à notre affaire,

Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire ?

Cette mort le vengeait : la Reine avait jadis

Étranglé sa femme et son fils.

Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,

Et soutint qu'il l'avait vu rire.

La colère du Roi, comme dit Salomon,

Est terrible, et surtout celle du roi Lion :

Mais ce Cerf n'avait pas accoutumé de lire.

Le Monarque lui dit : Chétif hôte des bois

Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix !

Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes

Nos sacrés ongles ; venez, Loups,

Vengez la Reine, immolez tous

Ce traître à ses augustes mânes.

Le Cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs

Est passé ; la douleur est ici superflue.

Votre digne moitié couchée entre des fleurs,

Tout près d'ici m'est apparue,

Et je l'ai d'abord reconnue.

Ami, m'a-t-elle dit, garde, que ce convoi,

Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des larmes.

Aux Champs Elyséens j'ai goûté mille charmes,

Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.

Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi.

J'y prends plaisir. À peine on eut ouï la chose,

Qu'on se mit à crier : Miracle, apothéose !

Le Cerf eut un présent, bien loin d'être puni.

Amusez les Rois par des songes,

Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges :

Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,

Ils goberont l'appât, vous serez leur ami.

 

Fables (1678).  Jean de La Fontaine (1621-1695)

Aussitôt chacun accourut
Aussitôt chacun accourut

Melancholia

... Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?

Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?

Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?

Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules

Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement

Dans la même prison le même mouvement.

Accroupis sous les dents d'une machine sombre,

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,

Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,

Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.

Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.

Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.

Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.

Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !

Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,

Notre père, voyez ce que nous font les hommes !

Ô servitude infâme imposée à l'enfant !

Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant

Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,

La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,

Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -

D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !

Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,

Qui produit la richesse en créant la misère,

Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !

Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?

Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,

Une âme à la machine et la retire à l'homme !

Que ce travail, haï des mères, soit maudit !

Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,

Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !

Ô Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,

Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,

Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux ! 

 

Melancholia (extrait). Les contemplations -  Victor HUGO   (1802-1885)

Dans la même prison le même mouvement.
Dans la même prison le même mouvement.


Pater Noster

Notre Père qui êtes aux cieux

Restez-y

Et nous nous resterons sur la terre

Qui est quelquefois si jolie

Avec ses mystères de New York

Et puis ses mystères de Paris

Qui valent bien celui de la Trinité

Avec son petit canal de l'Ourcq

Sa grande muraille de Chine

Sa rivière de Morlaix

Ses bêtises de Cambrai

Avec son Océan Pacifique

Et ses deux bassins aux Tuileries

Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets

Avec toutes les merveilles du monde

Qui sont là

Simplement sur la terre

Offertes à tout le monde

Éparpillées

Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles

Et qui n'osent se l'avouer

Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer

Avec les épouvantables malheurs du monde

Qui sont légion

Avec leurs légionnaires

Aves leur tortionnaires

Avec les maîtres de ce monde

Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres

Avec les saisons

Avec les années

Avec les jolies filles et avec les vieux cons

Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons 

 

Jacques Prévert, Paroles (1945)

Notre Père qui êtes aux cieux  Restez-y
Notre Père qui êtes aux cieux Restez-y

Cri perdu

Quelqu’un m’est apparu très loin dans le passé :

C’était un ouvrier des hautes Pyramides,

Adolescent perdu dans ces foules timides

Qu’écrasait le granit pour Chéops entassé.

 

Or ses genoux tremblaient ; il pliait, harassé

Sous la pierre, surcroît au poids des cieux torrides ;

L’effort gonflait son front et le creusait de rides ;

Il cria tout à coup comme un arbre cassé.

 

Ce cri fit frémir l’air, ébranla l’éther sombre,

Monta, puis atteignit les étoiles sans nombre

Où l’astrologue lit les jeux tristes du sort ;

 

Il monte, il va, cherchant les dieux et la justice,

Et depuis trois mille ans sous l’énorme bâtisse,

Dans sa gloire, Chéops inaltérable dort.

 

Sully Prudhomme, Les épreuves, 1866

Il cria tout à coup comme un arbre cassé.
Il cria tout à coup comme un arbre cassé.
Ce cri fit frémir l’air, ébranla l’éther sombre,
Ce cri fit frémir l’air, ébranla l’éther sombre,


Nuit de Sine

Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.

Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne

À peine. Pas même la chanson de nourrice.

Qu'il nous berce, le silence rythmé.

Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons

Battre le pouls profond de l'Afrique dans la brume des villages perdus.

 

Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale

Voici que s'assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes

Dodelinent de la tête comme l'enfant sur le dos de sa mère

Voici que les pieds des danseurs s'alourdissent ; que s'alourdit la langue des chœurs alternés.

 

C'est l'heure des étoiles et de la Nuit qui songe

S'accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.

Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles ?

Dedans, le foyer s'éteint dans l'intimité d'odeurs âcres et douces.

 

Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les Ancêtres comme les parents, les enfants au lit.  

Écoutons la voix des Anciens d'Elissa. Comme nous exilés  

Ils n'ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal.

 

Que j'écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d'âmes propices  

Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant  

Que je respire l'odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j'apprenne à Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.

 

Léopold Sedar Senghor, Chants d'ombre, © éd. du Seuil (1945)

Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale
Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale


La maison du berger

Elle me dit : «  Je suis l’impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
A côté des fournis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J’ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère, et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.

Avant vous j’étais belle et toujours parfumée,
J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,
Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.
Après vous, traversant l’espace ou tout s’élance,
J’irai seule et sereine, en un chaste silence,
Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers.

Les destinées. Alfred de Vigny. 1797/1863

Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre, Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre, Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes

Un octogénaire plantait.

Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !

Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;

Assurément il radotait.

Car, au nom des Dieux, je vous prie,

Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?

Autant qu'un Patriarche il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie

Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?

Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées :

Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu'à nous.

- Il ne convient pas à vous-mêmes,

Repartit le Vieillard. Tout établissement

Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes

De vos jours et des miens se joue également.

Nos termes sont pareils par leur courte durée.

Qui de nous des clartés de la voûte azurée

Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment

Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Eh bien défendez-vous au Sage

De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?

Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui :

J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;

Je puis enfin compter l'Aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux.

Le Vieillard eut raison ; l'un des trois jouvenceaux

Se noya dès le port allant à l'Amérique ;

L'autre, afin de monter aux grandes dignités,

Dans les emplois de Mars servant la République,

Par un coup imprévu vit ses jours emportés.

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter ;

Et pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

 

Les Fables -  Jean de la Fontaine - 1621 - 1695

Tronc à tête de monstre