La poésie et la guerre

La poésie et la guerre

Le poète face aux situations inacceptables

Souvenir de la nuit du 4

(La nuit du 4 décembre 1851)

 

L'enfant avait reçu deux balles dans la tête.

Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;

On voyait un rameau bénit sur un portrait.

Une vieille grand-mère était là qui pleurait.

Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,

Pâle, s'ouvrait ; la mort noyait son œil farouche ;

Ses bras pendants semblaient demander des appuis.

Il avait dans sa poche une toupie en buis.

On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.

Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?

Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.

L'aïeule regarda déshabiller l'enfant,

Disant : - comme il est blanc ! approchez donc la lampe.

Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe ! 

Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.

La nuit était lugubre ; on entendait des coups

De fusil dans la rue où l'on en tuait d'autres.

- Il faut ensevelir l'enfant, dirent les nôtres.

Et l'on prit un drap blanc dans l'armoire en noyer.

L'aïeule cependant l'approchait du foyer

Comme pour réchauffer ses membres déjà roides.

Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides

Ne se réchauffe plus aux foyers d'ici-bas !

Elle pencha la tête et lui tira ses bas,

Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.

.../...

Vous ne compreniez point, mère, la politique.

Monsieur Napoléon, c'est son nom authentique,

Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;

Il lui convient d'avoir des chevaux, des valets,

De l'argent pour son jeu, sa table, son alcôve,

Ses chasses ; par la même occasion, il sauve

La famille, l'église et la société ;

Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l'été,

Où viendront l'adorer les préfets et les maires ;

C'est pour cela qu'il faut que les vieilles grand-mères,

De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,

Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.

 

Les châtiments.  Victor HUGO (1802-1885)

Il lui convient d'avoir des chevaux, des valets
Il lui convient d'avoir des chevaux, des valets

Au rendez-vous allemand

Hommage à Gabriel Péri

 

Un homme est mort qui n'avait pour défense

Que ses bras ouverts à la vie

Un homme est mort qui n'avait d'autre route

Que celle où l'on hait les fusils

 

Un homme est mort qui continue la lutte

Contre la mort contre l'oubli

Car tout ce qu'il voulait

Nous le voulions aussi

 

Nous le voulons aujourd'hui

Que le bonheur soit la lumière

Au fond des yeux au fond du cœur

Et la justice sur la terre

 

Il y a des mots qui font vivre

Et ce sont des mots innocents

Le mot chaleur le mot confiance

Amour justice et le mot liberté

Le mot enfant et le mot gentillesse

Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits

Le mot courage et le mot découvrir

Et le mot frère et le mot camarade

Et certains noms de pays de villages

Et certains noms de femmes et d'amies

Ajoutons-y Péri

 

Péri est mort pour ce qui nous fait vivre

Tutoyons-le sa poitrine est trouée

Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux

Tutoyons-nous son espoir est vivant.

 

Paul Éluard 1895-1952.


A tous les enfants

A tous les enfants

Qui sont partis le sac à dos

Par un brumeux matin d'avril

Je voudrais faire un monument

 

A tous les enfants

Qui ont pleuré le sac au dos

Les yeux baissés sur leurs chagrins

Je voudrais faire un monument

 

Pas de pierre, pas de béton

Ni de bronze qui devient vert

Sous la morsure aiguë du temps

Un monument de leur souffrance

Un monument de leur terreur

Aussi de leur étonnement

Voilà le monde parfumé,

Plein de rires, plein d'oiseaux bleus

Soudain griffé d'un coup de feu

Un monde neuf où sur un corps qui va tomber

Grandit une tache de sang

Mais à tous ceux qui sont restés

Les pieds au chaud, sous leur bureau

En calculant le rendement

De la guerre qu'ils ont voulue

A tous les gras tous les cocus

Qui ventripotent dans la vie

Et comptent et comptent leurs écus

A tous ceux-là je dresserai

Le monument qui leur convient

Avec la schlague, avec le fouet

Avec mes pieds avec mes poings

Avec des mots qui colleront

Sur leurs faux-plis sur leurs bajoues

Des larmes de honte et de boue.

 

Boris Vian (1920-1959), Chansons.

Je voudrais faire un monument
Je voudrais faire un monument

L'affiche rouge

Vous n'avez réclamé ni gloire ni les larmes

Ni l'orgue ni la prière aux agonisants 

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans 

Vous vous étiez servis simplement de vos armes 

La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans 

 

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes 

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants 

L'affiche qui semblait une tache de sang 

Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles 

Y cherchait un effet de peur sur les passants 

 

Nul ne semblait vous voir Français de préférence 

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant 

Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants 

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE 

Et les mornes matins en étaient différents 

 

Tout avait la couleur uniforme du givre 

A la fin février pour vos derniers moments 

Et c'est alors que l'un de vous dit calmement 

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre 

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand 

 

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses 

Adieu la vie adieu la lumière et le vent 

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent 

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses 

Quand tout sera fini plus tard en Erivan 

 

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline 

Que la nature est belle et que le cœur me fend 

La justice viendra sur nos pas triomphants 

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline 

Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant 

 

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent 

Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps 

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant 

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir 

Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant

 

Louis Aragon, Le Roman Inachevé, 1956


Tu t’étais donc trompé de camps

A mon père

 

Blondinet, boucles à tous vents,

Et le sourire innocent,

Tu leur donnais tes dix-neuf ans.

Poussé par l'inépuisable énergie

D'adolescents qui se sacrifient

Pour sauver leur pays,

Toi, tu n'as jamais obéi !

Quand tu leurrais leurs milices,

Tu glanais les renseignements,

Infiltrant la ligne ennemie,

Toi, tu n'as jamais obéi !

Tu combattais dans l'ombre,

Tu fignolais tes plans pour Londres

Tu sabotais l'ennemi le jour la nuit,

Toi, tu n'as jamais obéi !

Surgissant sous les mitrailles,

Sous le lourd bourdon des bombardiers,

Sous les sifflements acides des averses d'obus,

Tu sauvas des vies dans les villes en flammes,

Toi, tu n'as jamais obéi !

Pressurant toute seconde comme l’ultime instant

Au prix d'un courage incessant

Dans ta fureur des vingt-quatre ans,

Tu voulais sauver ta patrie !

Toi, tu n'as jamais obéi !

Victoire ! Le Pays te félicita et le Pays te remercia.

Tu attendis résolument que je sorte du berceau

Pour me conter ta guerre

Et tout l'espoir que tu portais :

Tu t'étais battu pour les suivants,

Tu voulais que ton engagement

Serve le bonheur des descendants.

Tu t'étais battu pour la fraternité,

Pour sauver nos traditions,

Si tu savais !

Tu t'étais battu pour la confiance, pour le respect,

Si tu savais !

Tu rêvais d'un pays juste, bien structuré, organisé,

Si tu savais !

Tu t'étais battu pour la culture, pour l’art et la littérature,

Si tu savais !

Tu t'étais battu pour mon pain, pour mon emploi,

Si tu savais !

Tu t'étais battu pour les valeurs du fond du cœur,

Si tu savais !

La paix revenue,

Bien vite tu as compris

Que c'est toi qui avais tout perdu !

On a couché la guerre sur les livres d'histoires

Mêlant Julien Sorel, Obélix et César.

L'argent perd la mémoire,

Tu vis des trafiquants connus du marché noir,

Et ceux qui dénonçaient, ceux qui collaboraient,

Ceux qui même avaient fait

Déporter des enfants,

Déterrer de l'argent.

Tu les vis honorés, tu les vis respectés.

Tu les vis diriger, bien plus puissants qu'avant.

Alors tu t'es battu, acharné au travail, ne pas capituler !

Héroïque, au fond d'un atelier trop glacial en hiver, suffoquant tout l’été,

Tu forgeais chaque jour et tu créais la nuit,

Tu façonnais, tu fabriquais, tu innovais,

Tu essayais de vendre.

A longueur de journée, le visage

Et les mains mitraillés d'éclats de laiton brulant

Crachés par tes tours bruyants,

Tu mordais la poussière,

Tu consumais tes jours,

Fonçant dans la misère.

Isolé, ignoré : Laissez la place aux grands !

Laissez place à l'argent !

Soudain si désarmé

Face à ces maux nouveaux : la rentabilité et l'uniformité !

Anonyme ennemi,

Blessé au fond d'un atelier,

Sans couverture sociale, sans espoir de retraite.

Tu as cru jusqu'au bout que l'on se souviendrait

Que l'on te tirerait de ta lente agonie.

Et un jour le Pays,

Le Pays se souvint ! 

Se souvint des quelques mensualités de retard

Dans le paiement de tes charges sociales,

Lourdes pénalités, le Pays t'envoya ses suppôts,

Ses défilés d'huissiers aux funestes instincts :

Vous ne servez à rien, Il ne vous reste rien,

Car pendant cette guerre, vous avez tout donné !

"Oyez les braves gens, voyez donc ce manant

Honte à celui qui ose nous devoir quelques francs ! "

Tu vois, dernier combat, ta paix tant désirée !

Mais là, tu n'as pas survécu.

Jamais tu n'as douté d'avoir tout essayé

Pour réparer l'humanité. 

Toi qui n'as jamais obéi,

Toi qui n'as jamais trahi ta pensée,

Tu t’étais inexorablement enfoncé 

Dans le camp des héros sacrifiés ! 

 

© Dominique Marcel Fache 2008

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Le Chant des partisans

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme.

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

 

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !

Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.

Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !

Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite...

 

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.

La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.

Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.

Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève...

 

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.

Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place.

Demain du sang noir séchera au grand soleil sur les routes.

Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...

 

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh...

 

Maurice Druon et Joseph Kessel - 1944

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Le déserteur

Monsieur le Président 

Je vous fais une lettre 

Que vous lirez peut-être 

Si vous avez le temps

Je viens de recevoir 

Mes papiers militaires 

Pour partir à la guerre 

Avant mercredi soir 

Monsieur le Président 

Je ne veux pas la faire 

Je ne suis pas sur terre 

Pour tuer des pauvres gens

C'est pas pour vous fâcher 

II faut que je vous dise 

Ma décision est prise 

Je m'en vais déserter.

Depuis que je suis né 

J'ai vu mourir mon père 

J'ai vu partir mes frères 

Et pleurer mes enfants

Ma mère a tant souffert 

Qu'elle est dedans sa tombe 

Et se moque des bombes 

Et se moque des vers

Quand j'étais prisonnier 

On m'a volé ma femme 

On m'a volé mon âme 

Et tout mon cher passé

Demain de bon matin 

Je fermerai ma porte 

Au nez des années mortes 

J'irai sur les chemins

Je mendierai ma vie 

Sur les routes de France 

De Bretagne en Provence 

Et je dirai aux gens

Refusez d'obéir 

Refusez de la faire 

N'allez pas à la guerre 

Refusez de partir

S'il faut donner son sang 

Allez donner le vôtre 

Vous êtes bon apôtre 

Monsieur le Président

Si vous me poursuivez 

Prévenez vos gendarmes 

Que je n'aurai pas d'armes 

Et qu'ils pourront tirer 

 

Boris Vian, 1953

J'irai sur les chemins  Je mendierai ma vie
J'irai sur les chemins Je mendierai ma vie

Destinée arbitraire

Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu'il bat pour le combat et la bataille !

Ce cœur qui ne battait qu'au rythme des marées, à celui des saisons, 

à celui des heures du jour et de la nuit,

Voilà qu'il se gonfle et qu'il envoie dans les veines un sang brulant de salpêtre et de haine.

Et qu'il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent

Et qu'il n'est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne

Comme le son d'une cloche appelant à l'émeute et au combat.

Écoutez, je l'entends qui me revient renvoyé par les échos.

Mais non, c'est le bruit d'autres cœurs, de millions d'autres cœurs battant comme le mien à travers la France.

Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,

Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises

Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d'ordre :

Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !

Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,

Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères

Et des millions de Français se préparent dans l'ombre à la besogne que l'aube proche leur imposera. Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.

 

Publié en 1975, à titre posthume. Robert Desnos.

Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises
Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises


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